Category Archives: Feuilleton Belgique

Episode 6: L’Humour Belge

Au cours des cinq épisodes précédents, nous avons pu voir que le cinéma belge était un cinéma authentique et original, décalé et souvent très drôle, surtout depuis les années 1990. En effet, le cinéma humoristique belge a fait la part belle à l’absurde et à l’humour noir : sa spécialité. Mais qu’est-ce qui fait la folie douce des cinéastes du plat pays ?

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Episode 5: Le cinéma d’animation belge

Au programme de ce nouvel épisode de notre feuilleton schtroumpfé à la Belgique : les films d’animation.

Il n’est pas nécessaire de vous décrire ici la culture de la bande dessinée chez nos voisins du plat pays. Je dirais même plus, les noms parlent d’eux-mêmes : Tintin, Spirou, Lucky Luke, Largo Winch et autres Schtroumpfs, tous sont de sang belge. Alors forcément, à l’heure où la technologie télévisuelle est enfin maîtrisée, nos amis belges n’ont qu’une idée en tête : faire venir tous ces héros sur le petit écran, mais aussi sur le grand. Mille millions de mille sabords ! Mais comment vont-ils donc s’y prendre ?

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Episode 4: les Flamands

Si je vous dis « cinéma belge », que répondez-vous ? Dardenne , Poelvoorde, Dequenne, Damiens, mais encore ? Roskam peut-être ? Van Groeningen ? Allez… Schoenaerts ? Un petit effort ! Pourquoi en France le cinéma wallon est-il beaucoup plus connu que le cinéma flamand ? Question de langue ? Et pourtant, le cinéma flamand mériterait d’être bien mieux diffusé. Alors aujourd’hui : session de rattrapage dédiée à ce cinéma injustement méconnu de ses voisins les frenchies. Encore que… les choses pourraient bien être en train de changer…

Le cinéma flamand ne se réduit pas à Henri Storck, André Delvaux, Jan Vanderheyden  et Raoul Servais dont j’ai déjà parlé plus tôt, loin de là. Il compte d’innombrables cinéastes de talent, à commencer par Roland Verhavert (Les Mouettes Meurent au Port). De ce spécialiste des adaptations de grands romans flamands, on retiendra surtout Rolande ou la Chronique d’une Passion (Rolande met de bles) en 1972, Le Conscrit (De Loteling) en 1973, et Pallieter en 1976 : un drame qui aujourd’hui surprend par le jeu peu naturel et convaincant de ses acteurs, caractéristique typique du cinéma de l’époque (eh oui ! le réalisme n’a pas toujours été le premier souci de l’acteur !)

En 1969, on retrouve au cinéma le personnage de la nouvelle de Filip de Pillecyn : le mystérieux Monsieur Hawarden. La rumeur dit que c’est une femme pour laquelle deux hommes se sont battus à mort. Elle aurait tué le survivant et se travestirait depuis pour échapper à la police. C’est l’histoire que raconte Harry Kümel dans Monsieur Hawarden. Mais c’est surtout pour Malpertuis, en 1972, que Kümel est aujourd’hui connu. Accueilli relativement froidement à Cannes, ce film, starring Orson Welles et Sylvie Vartan (étonnant mélange, n’est-ce pas ?), restera dans les annales pour le mystère qui a régné autour de toute sa carrière cinématographique…

Dans les années 1980 se révèle celui qu’on surnommera « l’enfant terrible du cinéma belge ». Il s‘agit de Robbe De Hert. Il donne un coup de pied dans la fourmilière en 1973 avec son documentaire Caméra Sutra ou les Peaux Pâles (Camera Sutra). Puis il se voue à un cinéma alliant popularité et engagement social, par exemple avec Filasse de Sichem (Die Witte van Sichem) en 1980 ou Blueberry Hill en 1989. Un cinéma salué pour sa qualité et son caractère innovant.

Et dans les années 1990, c’est Erik Van Looy qui se fait remarquer avec Ad Fundum puis Shades. Mais c’est en 2003 qu’il s’affirme grâce à La Mémoire du tueur (Da zaak Alzheimer), un polar qui raconte l’histoire d’un meurtrier atteint de la maladie d’Alzheimer. Une esthétique cinématographique exceptionnelle. Pour lui, en 2008 c’est la consécration avec Loft, véritable succès au box-office. On attend la suite !

C’était le début de l’affirmation du cinéma flamand à l’international avec une génération de cinéastes audacieux. La nouvelle vague flamande déferle désormais sur nos écrans !

En 2009, un jeune réalisateur flamand a décroché le Prix Art et Essai à Cannes avec un film insolent : La Meditude des Choses (De Helaasheid der Dingen). C’est Felix Van Groeningen. Il y raconte comment le jeune Gunther Strobbe grandit, dans un milieu très masculin, très alcoolisé, et très marginal, et s’il sera capable de ne pas reproduire cette atmosphère étouffante dans sa propre famille, de sortir de cette « merditude » des choses. Glauque peut-être, mais aussi vibrant que drôlissime. En 2009 il a fait sensation aux Arcs en avant-première. À Cannes, nos populaires héros de la bouteille ont défrayé la chronique en arrivant sur la croisette… nus et à vélos, en hommage à l’une des scènes les plus déjantées du film. Tout le monde en a parlé, tout le monde s’en souvient. Avant La Merditude des choses, Van Groeningen avait déjà réalisé Steve + Sky et Des Jours sans Amour (Dagen Zonder Lief), deux films qui révèlent son amour pour le surréalisme de ses univers hauts en couleurs. Aujourd’hui, il est considéré comme le chef de file de la nouvelle vague cinématographique belge, rien que ça !

Avec My Queen Karo, nous retrouvons une enfant (la jeune Karo, 10 ans), qui elle aussi cherche à se construire dans un contexte peu cadré, celui d’une communauté hippie des années 1970. En compétition aux Arcs en 2009, ce film de Dorothée Van den Berghen avec Matthias Schoenaerts et Déborah François, montre la difficulté de se battre pour ses idéaux dans une société régie par des relations très complexes entre les gens. Leur idéal : tout partager. Nous, on partage ce film avec vous.

En 2010, Oxygène (Adem) de Hans Van Nuffel, a ému et enthousiasmé le public de notre festival. Premier long-métrage de ce réalisateur prometteur (The End of the Trip, FAL, Nightwalks), il raconte l’histoire du jeune Tom, atteint comme son frère de mucoviscidose, et en attente d’une greffe de poumons. Entre ses parents protecteurs et fragiles, sa bande de potes peu recommandables, son ami de galère Xavier, et Eline, dont il tombe amoureux, il se découvre une rage de vivre hors du commun. Un hymne à la vie qui a fait fondre le public des Arcs, malgré le froid.

Christophe van Rompaey a lui aussi marqué les esprits borains en 2011 avec le film Lena (film hollandais certes, mais de réalisateur belge). Lena, 17 ans, trop grosse, trop timide, trop peu sûre d’elle, cherche sa place dans le monde sans pitié de l’adolescence. Et c’est auprès de Daan qu’elle la trouve… jusqu’à ce que tout bascule. L’actrice Emma Levie, bouleversante, a remporté pour ce rôle le prix d’interprétation féminine aux Arcs. Avant cela, Van Rompaey s’était déjà fait remarquer pour ses courts-métrages entre 1996 et 2001 et pour son exaltant premier long-métrage en 2008 : Moscow, Belgium. Un grand succès en Flandres.

Mais c’est en 2011-2012 que le cinéma flamand explose! Mêlant règlements de comptes, bétail, hormones, amitiés bafouées et trouble passé, Bullhead (Roskop) a conquis la critique internationale et brillé jusqu’aux Oscars, emportant dans sa course au succès un duo réalisateur-acteur très prometteur : Michaël R. Roskam et Matthias Schoenaerts. Après un détour par le monde de la bande dessinée et par celui de la peinture, Roskam a finalement trouvé sa vocation dans le cinéma. Avant Bullhead, il avait déjà tourné plusieurs courts-métrages dont La Seule Chose à Faire en 2005, sa première collaboration avec Schoenaerts. Aujourd’hui il est sur tous les fronts et dragué par les plus grands. On le retrouvera très prochainement à la réalisation de la série Buda Bridge Bitch (HBO) et de The Tiger, adaptation du roman de John Vaillant. Le réalisateur flamand part à la conquête d’Hollywood ! Quant à Matthias Schoenaerts, Bullhead lui a également ouvert de nombreuses portes, et notamment celle de Jacques Audiard pour qui il a interprété le rôle d’Ali dans De Rouille et d’Os. Ali y rencontre Stéphanie (Marion Cotillard), et ces deux êtres malmenés par la vie trouvent en l’autre la force de s’en sortir. Une révélation à Cannes. En projet pour Schoenaerts : Blood Ties de Guillaume Canet dans lequel il retrouvera Marion Cotillard mais aussi Mila Kunis et Clive Owen. Sortie prévue pour 2013. Ça promet !

Depuis, les cinéphiles sont à l’affût de la moindre perle qui sortirait des studios flamands. Et il y en a à la pelle ! Au printemps dernier le jouissif Hasta la Vista de Geoffrey Enthoven (Happy Together, The Over the Hill Band) a remporté un franc succès auprès du public et dans les festivals. On attend également l’Envahisseur, premier long-métrage de Nicolas Provost, et Haunted, une adaptation de Koen Mortier. À vos agendas !

Le cinéma flamand ne remporte pas le succès international escompté ? Réparez cette injustice. Le mouvement est en marche, rejoignez nous (on est un peu fêlés, mais on est sympa quand même)!

Episode 3: Quelques figures emblématiques du cinéma belge

Ah, les années 1960! Le premier homme sur la Lune, la première transplantation cardiaque, les premières minijupes, et surtout, le premier film d’André Delvaux ! En 1965, pour être précis, aidé par le ministère de l’Education nationale et de la Culture, Delvaux adapte le roman de Johan Daisne L’Homme au Crâne Rasé. En Belgique, il est apprécié, mais au-delà de ses frontières, il est applaudi ! À Paris, on compare déjà André Delvaux à un Orson Welles ou un Jean-Luc Godard. En 1968 il remet ça avec un autre roman de Daisne : Un Soir, un Train. Ce film francophone marque son attachement à sa double culture (wallonne et flamande) par-delà les différences communautaires. Mais le cinéaste belge ne s’arrête pas là ! Il se fait une nouvelle fois remarquer en 1979, à Cannes, avec Femme entre Chien et Loup, film traitant du thème délicat de la collaboration en Flandres durant la seconde guerre mondiale. Le cinéma belge s’affirme sur la scène internationale.

© Collection Christophe L.

En 1975 c’est Chantal Akerman qui reçoit tous les honneurs pour Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles. Dans ce long-métrage donnant l’illusion d’être tourné en temps réel, la cinéaste belge exploite tous les détails du langage du corps pour faire le portrait réaliste d’une femme qui, jour après jour, exécute tous les gestes du quotidien, l’un après l’autre, afin de fuir désespérément l’angoisse de la mort. Akerman y traite plusieurs de ses sujets de prédilection : le vide existentiel, les relations entre sexe, argent et amour, la solitude, etc. Autant de thématiques héritées de l’angoisse chronique de sa mère juive revenue des camps de concentration. Elle continue sur la route du succès avec la comédie musicale Golden Eigthies en 1986, La Captive en 2000 et beaucoup d’autres films plébiscités par la critique internationale.

À la fin des années 1980 se révèle une nouvelle figure de proue du cinéma belge : Gérard Corbiau. Il commence très fort avec Le Maître de Musique en 1988 qui raconte l’histoire d’un célèbre baryton décidant d’arrêter ses récitals pour se consacrer à l’enseignement auprès de deux jeunes gens à la voix prometteuse. Salué à la fois par la critique et par le grand public, ce long-métrage  a même été sélectionné pour l’Oscar du meilleur film étranger en 1989 ! Cinq ans plus tard, le réalisateur bruxellois récidive avec Farinelli. De retour dans la course aux Oscars, ce film dédié au célèbre castrat italien remporte tous les suffrages et fait une incroyable carrière internationale, lui aussi. Décidément passionné de musique, Gérard Corbiau poursuit sur sa lancée en 2000 avec Le Roi Danse où nous suivons Lully à la cour grandiose d’un Roi Soleil à qui tout ne sourit pas.

Au même moment, après une courte carrière de clown (véridique !), un jeune ixellois, formé entre Bruxelles et Paris, fait ses preuves dans le domaine du court-métrage : Jaco Van Dormael. Premier court-métrage, premier succès en 1981 avec  Maedeli-la-brèche qui sera couvert de récompenses diverses et variées. Dès son premier film, Van Dormael révèle son excellence et sa fascination pour l’enfance. En effet, on retrouvera ce regard enfantin sur le monde dans son premier long-métrage, dix ans plus tard : Toto le héros. Récompensé entre autres par la Caméra d’Or à Cannes, le film raconte quelle vie le vieux Thomas Van Hazebrouck, alias Toto, aurait pu vivre s’il n’avait pas été échangé à la naissance avec son voisin comme il en est irrationnellement persuadé. Il faudra attendre 1995 pour que le deuxième long-métrage du réalisateur ixellois, Le Huitième Jour, sorte en salle, puis 2009 pour que Mr. Nobody voit le jour. Tous deux ont été encensés par la critique et le grand public. Un film tous les quatorze ans, peut-être, mais ça vaut le coup d’attendre !

© Allociné

Nous arrivons ainsi aux années 1990 et 2000. Un trublion du plat pays tout à fait jouissif fait son apparition dans le paysage cinématographique belge: Benoît Poelvoorde. Inutile de présenter cet acteur et réalisateur prolifique. Il a commencé avec le désormais culte C’est Arrivé près de chez Vous en 1992 : un faux documentaire tourné en noir et blanc, emblème du cynisme et de l’humour noir belges, et faisant le portrait de Ben, un homme qui tue en toute impunité pour gagner sa vie. Poelvoorde en est non seulement le co-réalisateur, aux côtés de Rémy Belvaux et d’André Bonzel, mais également l’acteur principal. Sa carrière ainsi lancée sur les chapeaux de roues, les réalisateurs se l’arrachent et il tourne ensuite dans des dizaines de films. Aujourd’hui on retiendra surtout Les Randonneurs, Le Boulet, Entre ses Mains, Podium et Coco avant Chanel. Un Poelvoorde caméléon donc, qui nous a fait hurler de rire, mais pas seulement ! Il se glisse dans la peau de multiples et divers personnages, nous surprend, et continue de nous étonner.

Et puisque nous parlons des acteurs, restons sur notre lancée avec Cécile de France qui, comme son nom ne l’indique pas, est bel et bien belge. Elle est révélée en 2001 par Richard Berry dans L’Art (délicat) de la Séduction dans lequel elle donne la réplique à un Patrick Timsit sous le charme. En 2002 elle emménage dans L’Auberge Espagnole de Cédric Klapisch aux côtés de Romain Duris et Kelly Reilly et à partir de là, rien ne pourra l’arrêter. Elle ira même jusqu’à Hawaï à l’occasion du tournage d’Au Delà en 2011, pour les beaux yeux (bleus) de Clint Eastwod.

Quant à Luc et Jean-Pierre Dardenne, le succès commence pour eux avec La Promesse, présenté en 1996 à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. Ce film donne un avant-goût des thèmes favoris explorés par les deux frères belges durant toute leur carrière, comme l’enfant en rupture avec le monde adulte ou la déliquescence de la société actuelle. Mais c’est en 1999 que les Dardennes prennent véritablement leur envol avec Rosetta qui remportera la Palme d’Or à Cannes et pour lequel Emilie Dequenne reçoit le prix d’interprétation féminine. L’histoire d’une jeune femme de 18 ans qui lutte pour trouver et garder du travail dans un contexte sociétal et familial très troublé. Ont suivi une série de films plébiscités dans le monde entier : Le Fils, L’Enfant, Le Silence de Lorna et très récemment Le Gamin au Vélo, Grand Prix du Festival de Cannes 2011. Pour le cinéma belge, c’est la consécration.

Bien sûr cette liste est non exhaustive. Elle est même sérieusement axée sur la culture française du cinéma belge, c’est-à-dire le cinéma francophone. Mais aviez-vous vraiment cru que j’allais oublier les Flamands si facilement? Bien sûr que non ! On en parle au prochain épisode.

Episode 2: Tour d’horizon du cinéma belge

À peine le cinématographe est-il né que le cinéma Belge fait ses premiers pas (précoce !). Le paysage cinématographique belge des années 1900-1920 est dominé par deux figures emblématiques : Hippolyte de Kempeneer et Alfred Machin.

Hippolyte de Kempeneer est avant tout connu et reconnu pour ses films documentaires. Il tourne son premier reportage, Le roi Leopold II à l’Exposition de Tervueren, en 1897, un an seulement après la première projection des frères Lumière à Bruxelles ! De Kempeneer prend très vite conscience des enjeux pédagogiques et moraux du cinéma dont il devient un fervent défenseur. Précurseur de l’école belge du documentaire, il révèle la vocation anthropologique du cinéma en filmant des traditions populaires variées telles qu’une foire aux bestiaux ou une fête des fleurs. Mais ce sont André Simon et Henri Storck qui donneront au genre ses lettres de noblesses dans les années 1920.

Alfred Machin est lui aussi un pionnier du cinéma belge. Bon, soit, il n’est pas belge, il est originaire du Pas-de-Calais, je l’admets ; mais dès 1912 il gagne Bruxelles et devient le directeur d’une des filiales de Pathé, la Belge Cinéma Film. Il produit ainsi environ 150 films, rien que ça ! Ça vaut bien une petite naturalisation ça, non ? Parmi ces films, on retiendra surtout L’Histoire de Minna Claessens, premier long-métrage belge, et Maudite soit la Guerre, film pacifiste devenu emblématique car tourné juste avant la première guerre mondiale. Après avoir fait revenir les défunts, le cinéma deviendrait-il prémonitoire ? On comprend mieux pourquoi on parle de la « magie » du septième art !

Mais c’est pendant l’entre-deux-guerres que le cinéma belge prend son envol, et particulièrement le film documentaire. Henri Storck se fait d’abord connaître grâce à ses essais documentaires sur Ostende puis par Misère au Borinage en 1932, film engagé décrivant avec compassion les terribles conditions de vie des ouvriers de la houille. De son côté, Charles Dekeukleire innove avec des films avant-garde tels que Combat de Boxe en 1927 ou Histoire de détective en 1929 pour lesquels il a exploré et utilisé les multiples ressources de l’outil cinématographique. Un virtuose en son temps.

La vocation anthropologique du cinéma s’est certes révélée avec le documentaire, mais elle n’est pas sa seule application scientifique. Dans les années 1920-1930, Antoine de Castille filme quantité de cas pathologiques, de l’hémorragie cérébrale à l’encéphalomyélite, ainsi que le comportement de plusieurs enfants au fil des ans. À cette époque, divertir n’est pas la fonction première du cinéma, c’est le moins que l’on puisse dire. Nous sommes encore très loin des romances et comédies qui remplissent aujourd’hui nos salles. Les travaux de De Castille étaient entièrement au service de la médecine. Ils seront notamment utiles au neuropsychiatre Ovide Decroly et au professeur Léon Laruelle. Merci le cinéma.

Vinrent ensuite deux genres particulièrement développés en Belgique : le film colonial et le film d’art.  Ce sont Gérard de Boe et André Cauvin qui, dans les années 1940-1950, permettent au film colonial d’entrer légitimement dans l’histoire du cinéma belge. Avec des films comme L’Equateur aux cent visages ou Katanga, pays du cuivre, plongés dans la réalité africaine de l’époque, ils font oublier le manque de nuance et de finesse des premiers courts-métrages coloniaux. Quant au film d’art, il s’est révélé en 1948 à travers le film Rubens d’Henri Storck et Paul Haesaerts. Ce dernier, historien de la peinture, a su tirer le meilleur parti de l’outil cinématographique pour étudier et comparer les œuvres.

En faisant du cinéma un outil destiné aux anthropologues, médecins, artistes et autres ethnologues, serait-on en train de perdre cette fameuse « magie » du cinéma ? Bien heureusement non ! Les réalisateurs de fiction, eux aussi, se frayent un chemin dans cette jungle de films en tout genre.

Et parmi eux, Gaston Schoukens (qui d’ailleurs a touché à tous les genres) se démarque avec des films populaires comme Monsieur mon Chauffeur en 1926 ou Le Plus Joli Rêve en 1931, premier film utilisant le son optique. En 1934 Jan Vanderheyden remporte un grand succès avec son adaptation d’un roman d’Ernest Claes : Filasse. Puis c’est au tour de Rik Kuypers, Roland Verhavert et Ivo Michiels avec Les Mouettes Meurent au Port en 1955. Un film largement plébiscité qui raconte l’errance d’un meurtrier dans la ville d’Anvers. Paul Meyer est lui aussi sous les feux de la rampe avec Klinkaart en 1955 et surtout Déjà s’envole la Fleur Maigre en 1960. Des fictions tellement réalistes qu’elles flirtent avec le documentaire. En 1960 toujours, Lucien Deroisy et Emile Degelin font beaucoup de bruit avec un film traitant d’un sujet difficile et audacieux pour l ‘époque : l’inceste entre frère et sœur. Si le Vent te fait Peur a d’ailleurs remporté plusieurs récompenses dont une nomination au Festival de Cannes qui lui vaudra une mention d’honneur.

Ces noms ne sont peut-être pas des plus connus pour le grand public d’aujourd’hui. Pourtant ils ont permis le décollage du cinéma belge dans l’entre-deux guerre, ils ont ouvert la porte à de nombreuses figures emblématiques, d’André Delvaux aux frères Dardenne, en passant par Matthias Schoenaerts, Gérard Corbiau, Benoît Poelvoorde ou Cécile de France. Mais nous parlerons de tout cela dans les prochains épisodes!