Category Archives: Le festival vu par les élèves des Lycées Louis Armand et Jean Moulin

Matthieu Amalric en homme-loup dans L’amour est un crime parfait

Une route de montagne, de nuit. Une voiture qui frôle le vide, un couple euphorique et la nature froide, omniprésente, presque écrasante, peuplée de loups, sapins et glaces. On découvre Mathieu Amalric au volant de son 4×4 qui ramène une jeune fille chez lui. Seulement, le lendemain, la jeune fille ne se réveille pas. Amalric (ou, plus exactement Marc, du nom de son personnage) ne semble pas s’en soucier et part au travail. On nous présente alors un personnage déstabilisant, qu’on a dans un premier temps beaucoup de mal à intégrer : cette bizarrerie le suit jusqu’à la fin du film, même si on peut s’attacher à lui par la suite.

Planant, montrant une certaine distance avec le monde qui l’entoure, mais surtout scandaleux, ce professeur de littérature semble prendre quelques libertés sentimentales avec ses jeunes élèves. On ressent chez lui un certain mépris de ses collègues, notamment de Richard, son ennemi juré. Mais plus encore, loup solitaire, prédateur et victime de lui-même, Marc est un protagoniste ambigu et seul : L’Amour est un Crime Parfait est son film, son histoire. Il monopolise le cadre et l’intrigue. Le spectateur prend plaisir à l’observer dans ses grandes heures de solitude. Lentement, on comprend qui est ce mystérieux personnage vivant dans les montagnes et arpentant les couloirs glacés et lumineux de sa grande université. Mais on le découvre à une période mouvementée de son existence : tout n’est pas ordonné dans son esprit. La belle-mère de cette fameuse jeune fille vient lui annoncer qu’elle a disparu et on s’interroge sur la santé mentale de Marc, qui découvre le cadavre d’un agent de police sur son siège arrière, après un contrôle d’identité qu’il est incapable de se remémorer.  

Ce loup reclus dans ses montagnes (sa « tanière » comme la décrit la jeune fille au début du film), que l’on découvre, tel Dr. Jekyll et Mr. Hyde, monstre immoral la nuit et prof le jour, tombe qui plus est amoureux de cette Anna, la belle-mère de la jeune fille disparue. Au cours de l’intrigue, Marc perd le contrôle de sa personnalité et le loup dévore l’homme, dans ces décors qui ne laissent aucun répit au personnage : éblouissants, blancs, purs, écrasants, rappelant le thème de la « nature qui rend fou » dans Shining, de Stanley Kubrick. Les frères Larrieu nous donnent donc à voir la descente aux enfers de ce personnage. 

Ennemi des autres, mais aussi de lui-même, on décèle une certaine volonté de changement chez ce personnage double et ambigu. Il attend le « printemps », le renouveau, qu’il touchera d’ailleurs avec Anna, et son week-end aux allures de vacances estivales durant lequel l’intrigue prendra fin par un rebondissement inattendu. Marc cherche de la chaleur, à travers notamment son addiction à la cigarette, seul élément chaleureux du film qui le tue petit à petit. Mais il cherche surtout de la chaleur humaine auprès d’Anna, avec qui il parle d’avoir des enfants et de quitter ses montagnes qui semblent le retenir par des liens glaciaux et forts. 

Amalric sert admirablement le rôle et apporte toute la profondeur nécessaire à un personnage aussi complexe que Marc à l’instar du film L’Amour est un Crime Parfait. Une photographie somptueuse et rendant compte de la beauté terrifiante des Alpes suisses, judicieusement choisies par les frères Larrieu pour donner corps à cette intrigue si particulière et à son thème omniprésent du paysage, sur lequel Marc fait réfléchir ses élèves.

Calvin Pearson, Lycée Saint-Exupéry, Bourg Saint Maurice 

Justin Lanoue, Lycée Louis Armand, Chambéry

L’amour est un crime parfait

L’amour est un crime parfait : un professeur de littérature qui ne laisse pas ses élèves insensibles se retrouve à cacher des cadavres. Un film intéressant aux thèmes qui dérangent, mené par un personnage déroutant. L’originalité de ce film tient à la façon dont il traite ces thèmes : l’amour et la séduction. Marc entretient des relations physiques avec ses étudiantes et une relation amoureuse avec sa sœur. Son caractère séducteur le force et l’entraîne à cacher ses différentes relations. Ses proches doivent subir son caractère manipulateur, il cherche perpétuellement à sauver les apparences. Malgré toutes ses  infidélités, il ne peut supporter que sa sœur se rapproche d’autres hommes. C’est cette relation qui donne son originalité au film, mais aussi son ambiance oppressante. Le fait que le personnage soit filmé à travers des murs  de verre transparents et des miroirs, nous révèle sa crise identitaire. En effet, il bascule constamment entre Dr Jekill et Mr Hide ; il ne sait pas qui il est. C’est dans ses excès de folie qu’il commet ses crimes, mais il n’en a aucun souvenir par la suite. Il attend impatiemment l’arrivée du printemps, qui signifie un renouveau, la saison des amours et pour lui le moyen de se débarrasser de ses ennuis, sa folie. Le fait que le personnage fume souvent montre son côté fantômatique et mystérieux. Il est imprégné des paysages qui l’entourent. Comme la montagne il est  « impressionnant, effrayant, érotique ». Au fur et à mesure les montagnes se transforment  en mur, en prison. Un film manipulateur, à l’image de son personnage principal.

 

VILLARET Thaïs, Lycée Saint-Exupéry, Bourg Saint Maurice

CLERIN Agathe, Lycée Louis Armand, Chambéry

HUBAU Louise, Lycée Saint-Exupéry, Bourg Saint Maurice

Des élèves de cinéma et d’histoire des arts en atelier d’écriture critique

C’est par la projection de Dieci Inverni de Valerio Mieli que les élèves ont commencé le festival dimanche 11 décembre. Dans cette histoire d’amour racontée en dix hivers successifs, les élèves ont été sensibles aux images. Laura, Coralie et Loriane ont apprécié la métaphore de « l’hiver qui symbolise l’hibernation de la relation amoureuse congelée qui ne démarre pas, et qui met dix ans pour arriver à terme ».

Selon Amandine, Solène et Morgan, le thème de « l’amour à Venise peut paraître stéréotypé, cependant, Valerio Mieli parvient à créer une atmosphère plus froide et poétique qui illustre la pudeur sentimentale des deux protagonistes, à l’instar de l’ambiance crépusculaire qui imprègne l’ensemble du film.  La narration est rythmée par de nombreuses ellipses, amenant le spectateur à user de son imagination afin de combler les vides entre chacun des hivers. La musique, à la fois douce et mélancolique, contribue également à l’atmosphère poétique du film».

Apolline, Claire et Paloma ont analysé la lumière de la même manière dans leur critique : « La lumière utilisée est toujours dans les tons de gris bleu. Malgré tout elle reste très claire. Et même si elle est froide, elle est très poétique. Elle représente ainsi les deux éléments directeurs de cette histoire : l’hiver et l’amour. On se rend alors compte que les sentiments sont gelés, figés. »

Elles concluent sur l’originalité du scénario « car ce n’est pas l’histoire d’amour en elle-même qui est racontée, il s’agit seulement de son prologue ».

A l’inverse, l’avant-première d’Une vie meilleure de Cédric Kahn a fait l’objet de critiques très négatives. Manon et Marion remarquent par exemple que le film s’égare dans différentes directions : le portrait d’un homme écorché par la vie, le récit d’un surendettement, une relation amoureuse, la construction d’une relation entre père et beau-fils. Tout cela «ne permet pas de distinguer l’intention du réalisateur. Nous ne comprenons donc pas quel message il veut faire passer : veut-il nous prévenir des aléas de la vie et de la façon dont celle-ci peut mal tourner ? Veut-il tout simplement nous montrer une histoire d’amour dans une vie difficile ? Ou encore nous faire part des difficultés pour un homme d’élever un enfant qui n’est pas le sien ? ».

Elles soulignent les « incohérences du scénario, et des ruptures brutales mal amenées ». Cindy confirme que l’ensemble n’est pas crédible : « Les ellipses n’arrangent pas l’impression de trop grande rapidité de l’intrigue » et elle ajoute que  « malheureusement les répliques sont assez plates, à l’image du reste des dialogues ».

C’est Gipsy, du réalisateur slovaque Martin Sulik, qui a retenu l’attention de Manon, Marion, Laura et Coralie lundi après-midi. Cette histoire d’ un jeune tzigane tiraillé entre fidélité à ses racines et désir de vivre comme les « blanc s»  nous « immerge totalement » dans la vie ce peuple dont la musique berce chaque image d’un film « très esthétique » aux «  plans parfaitement cadrés et équilibrés ». Le film ne saurait cependant être réduit à cette beauté formelle : il interroge sur « la place des Tziganes dans la société », questionne l’image que les « visages pâles » s’en font, pointent crûment du doigt les responsabilités des uns et des autres. Si l’on y voit des Tziganes « voler dans les trains de marchandises (…), tout le village ne vole pas. » Et l’on peut remarquer que « les blancs agissent mal aussi, même s’ils n’utilisent pas les même moyens. » La séquence des autruches est à cet égard très emblématique : « des hommes du village qui n’ont pas été payés par leur employeur blanc lui volent des autruches en guise de salaire… : un moment d’humour qui donne de la légèreté à une situation dramatique tout en nous aidant à la comprendre et en nous laissant y réfléchir ».

Mardi matin, les élèves ont eu un temps d’échange avec Patrice Carré, journaliste au film français et sélectionneur de films pour le festival de Cannes. Les élèves ont apprécié que « chaque film d’auteur ait sa chance », qu’il « visionne le plus de films possibles afin de trouver celui ou ceux dans lesquels il trouvera une idée (…) Il ne se base pas sur ses goûts personnels et regarde ces films sans a priori . »

Mercredi matin, Jérémie Gandin, ancien journaliste à LCI, réalisateur indépendant de documentaires, est venu parler de son travail avec les élèves. D’après Théo : « Cette rencontre avec Jérémie Gandin, était très enrichissante, du fait qu’il nous a donné l’envie de faire ce métier de reporter. De plus, il nous a fait découvrir son travail, à travers les reportages et le duplex en direct d’Allemagne. Les avantages de son métier comme celui de voyager nous sont apparus clairement… Il a répondu à nos questions avec précision et des mots assez faciles, ou bien expliqués qui nous ont permis, même pour ceux qui ne suivent l’enseignement cinéma de comprendre son travail, et son évolution. »

Cette rencontre avec Jérémie Gandin, était très enrichissante, du fait qu’il nous a donné l’envie de faire ce métier de reporter. De plus, il nous a fait découvrir son travail, à travers les reportages, et le duplex, en direct d’Allemagne, et les avantages comme celui de voyager… Il a répondu à nos questions avec précisions et des mots assez faciles, ou bien expliqués qui nous ont permis, même à ceux qui ne suivent l’enseignement cinéma de comprendre son travail, et son évolution. Merci à lui.

Bruegel, Le moulin et la croix de Lech Majewski

Bruegel : Le Moulin et la Croix de Lech Majewski

Le film de Lech Majewski consacré au tableau Le Portement de la Croix du célèbre peintre Bruegel est un projet consistant à transformer la peinture en film. Doté d’une esthétique minutieusement travaillée, anti-narratif, et presque entièrement silencieux, Bruegel : Le Moulin et la Croix s’avère construit sur une idée fort ingénieuse, mais happé par le ton intellectualisant que lui a conféré son auteur, il peut paraître assez hermétique aux yeux d’un large public.

L’idée sur laquelle Lech Majewski bâtit son film attise la curiosité par son ingéniosité et son originalité : il fait vivre un tableau immobile en choisissant de l’implanter dans un contexte spatio-temporel précis (l’invasion espagnole en Flandre au XVIème siècle) et il donne à ses nombreux personnages une vie, des habitudes, un passé, et, pour certains d’entre eux, un futur. Bruegel lui-même a une grande présence dans le film : tantôt en train de travailler, tantôt en train de vivre, parfois même immobile comme s’il était peint, il apparaît à la fois comme créateur et comme objet de création, et est un développement de la présence de Bruegel dans son propre tableau. Ce phénomène de mise en abîme est encore multiplié par la séquence où Bruegel, dessinant le croquis de son futur chef-d’oeuvre, montre l’endroit où il se placera ainsi que son ami. Du tableau on fait donc un film où le peintre est intégré à l’oeuvre, puis il s’intègre lui-même dans le tableau qu’il peint. L’analogie entre le film et le tableau implique un travail de l’esthétique très poussé. On peut en approuver le résultat : chaque plan est à lui seul un tableau riche de couleurs, de composition, de jeux de mouvements et de lumière, de l’animation aussi des personnages figés. Cette analogie est encore appuyée par le silence quasi-omniprésent du film ainsi que par l’immobilité d’une grande majorité de plans. On peut dire qu’il n’y a pas un film et un tableau, mais que le film est le tableau.

Ces partis-pris de mise en scène rendent cependant le film assez dur à suivre. L’absence de fil rouge, d’intrigue, ne permet pas de réelle sympathie avec les personnages, et cela est encore renforcé par le silence et les monologues très écrits qui ôtent de l’authenticité, de la crédibilité, et qui creusent au fil des minutes un fossé entre l’oeuvre et son destinataire. De plus, suivre autant de personnages sans histoire tangible relève de la performance. Enfin, les plans s’enchaînent sans logique apparente, et on perd le sens du film en ayant l’impression de voir le diaporama d’une étrange exposition de photogrammes. Quant au penchant contemplatif du film, il est évidemment en accord avec le thème de la peinture. Mais la lenteur, ainsi que la répétition systématique de plusieurs images de même type (on ne peut entrer dans la forêt sans avoir au moins quatre ou cinq plans fixes sur les arbres) détruisent tout le semblant d’action que pouvaient suggérer les mouvements des personnages. De plus, au nom de l’art, de la poésie, on voit parfois l’irrationalité des personnages poussée à des extrêmes. La vision par exemple du visage immobile et en gros plan de Bruegel avec en arrière plan un personnage marchant sur une colline peut laisser dubitatif, mais lorsque le personnage au fond trébuche et tombe, on a presque du mal à se retenir de rire. De même, lorsque l’on voit se joindre au personnage du musicien danseur un paysan soufflant dans son râteau comme dans un instrument, sans que cela dérange pour autant le musicien, on peut avoir le sentiment assez légitime d’être perdu au coeur d’une poésie de plus en plus hermétique. Enfin, si l’on s’installe dans la salle sans connaître le peintre, on peut se sentir étranger à cet univers.

Lech Majewski, plutôt que de se lancer dans une politique de démocratisation de l’art de Bruegel et de la peinture en général, se contente de construire une expérimentation que seuls les familiers de la peinture pourront apprécier à sa juste valeur, écartant du même coup le succès. Le film, qui aurait pu être un élément de compréhension de l’art Bruegellien est une déception, car il ne s’adresse qu’à des connaisseurs qui (en espérant  qu’ils n’aient pas ronflé trop fort pendant la projection !) s’émerveilleront peut-être devant l’art hermétique de Majewski. Comme le chantait Boris Vian en décrivant une « snobisme-partie » : « Il y a du coca, on déteste ça… » Mais on le boit quand même, parce que c’est dans le vent, c’est snob. Bruegel : le Moulin et la Croix pourrait être le coca d’une l’élite pensante qui complimenterait ce film de toute bonne foi, mais les yeux encore embués d’un sommeil lourd.

Critique collective

Extraterrestrial de Nacho Vigalondo

Un homme bloqué dans l’appartement de son amante. Un mari pseudo-justicier. Une invasion d’extraterrestres. Un voisin pot de colle. Voici comment on pourrait résumer ce film ovni tombé au milieu de la planète du cinéma.

À la lecture du titre, Extraterrestre, on s’attend à un film catastrophe, à une énième invasion de martiens, mais le réalisateur nous amène toujours là où on ne pensait pas aller. Un film angoissant ? Nacho Vigalondo nous offre un film plein d’humour. En effet on s’attend constamment au pire et le suspense monte souvent, mais il nous ramène toujours vers quelque chose de plus léger avec des touches comiques.

On peut voir le film à l’image du premier plan, une brèche entre les genres comme les premières images sont une brèche de lumière dans l’obscurité de la chambre.

Ainsi, ce film est un savant mélange entre les styles, qui détourne ces genres.

C’est d’abord évidemment un film de science fiction, mais sans aucun effet spécial : les extraterrestres sont juste suggérés, on ne voit qu’un quart du vaisseau, on en vient même à se demander s’ils existent. Vigalondo joue avec notre imagination pour inventer les élucubrations les plus improbables. On en vient même à croire qu’Angel, le voisin, est un extraterrestre, ou que Julia, l’héroïne, est infiltrée elle aussi.

Ce film est aussi bien sûr une histoire d’amour, qui emprunte beaucoup au théâtre : on retrouve la configuration classique du vaudeville—le mari, la femme, l’amant—auxquels il faut rajouter le voisin fâcheux. Le placard de Labiche est remplacé par la salle de bains, ou la tasse (on note qu’il y a une soucoupe, pas volante, mais roulante).

Extraterrestre est enfin, comme on l’a pu constater, un film comique. D’abord dans les situations, plus burlesques les unes que les autres, dans les quiproquos, les mensonges de plus en plus gros que les personnages inventent pour se sortir de leur hypocrisie de plus en plus grande.

Ce film est remarquable dans la qualité de la photographie, qui devient de plus en plus claire et colorée à mesure que l’esprit de Julio s’éclaircit.

Le mélange de bons ingrédients ne fait pas toujours un bon plat, mais ici on peut dire que l’alchimie est vraiment réussie !

Léa Troncy
Pierre Angelloz-Pessey
Anaïs Bolinard
Ségolène Peurois
Terminale cinéma (Lycée Louis Armand )